La famille et la prison

En 2026, plus de 80 000 personnes sont incarcérées en France, et en tout environ 270 000 personnes sont placées sous main de justice (TIG, bracelet électronique, etc.)

Si les personnes placées sous main de justice sont les premières concernées par la prison et ses effets, leurs familles sont très largement impactées.

Les études montrent que les premières à être concernées sont les femmes (conjointes, mères, sœurs). Elles sont très présentes pour soutenir et préserver le lien familial auprès des personnes détenues. Les enfants sont bien évidemment concernés, qu’ils se rendent aux parloirs pour aller visiter leurs proches, ou qu’ils ne soient pas mis dans la confidence de l’incarcération de leurs proches.

Vous trouverez dans ce dossier thématique des ressources pour comprendre la prison et la réalité de la justice du point de vue des familles et de leurs proches.

Issu de sa thèse de doctorat en sociologie, l’ouvrage de Caroline Touraut (docteure en sociologie, Responsable de l’observatoire parisien de la protection de l’enfance (OPPE) – Conseillère scientifique), La famille à l’épreuve de la prison (PUF, 2012), propose le concept d’« expérience carcérale élargie » pour désigner la manière dont la prison s’exerce aussi sur les proches des personnes incarcérées.

Caroline Touraut y montre que ces familles subissent des conséquences multiples (sociales, économiques, relationnelles, identitaires) et développe une analyse des ressources et des stratégies qu’elles déploient pour maintenir le lien et atténuer les effets de l’incarcération.
Vous pourrez trouver des articles en accès libres :

  • Touraut, C. (2019). L’expérience carcérale élargie : une peine sociale invisible. Criminologie52(1), 19–36. https://doi.org/10.7202/1059537ar
  • Touraut, C. (2014). Les proches de détenus et leurs rapports ordinaires au droit pénitentiaire. Droit et société, 87(2), 375-392. https://doi.org/10.3917/drs.087.0375.

Celles qui attendent est un livre né d’une résidence artistique menée à l’Accueil Familles Pergaud, face à la maison d’arrêt de Besançon, durant l’été 2025. À travers des lettres, des portraits et des témoignages, il donne la parole aux femmes – mères, sœurs, compagnes, filles – qui vivent l’incarcération d’un proche depuis l’extérieur.

Le projet part d’une question simple : que fait l’incarcération aux vies de celles et ceux qui restent dehors ? Il explore le quotidien réorganisé autour de la prison : les distances, les coûts, l’attente, l’épuisement, l’espoir, parfois la honte, mais aussi la force et la ténacité de celles qui restent dehors.

Ce travail est la continuité d’articles publiés dans Médiapart et le Bondy Blog sur le quotidien des mères de détenus et sur le rôle des Accueil familles, ainsi que d’une bande dessinée réalisée pour la revue Contre-jour, « Accéder aux parloirs, la double peine des mères de détenus ». Pensé comme un geste de reconnaissance et de réparation symbolique, le livre vise à rendre visibles ces vies souvent oubliées et à faire entendre leurs expériences de l’incarcération.

Dans son ouvrage Les détenus et leurs proches. Solidarités et sentiments à l’ombre des murs, issu de sa thèse, Gwenola Ricordeau explore les différentes façons dont les personnes incarcérées vivent leur détention et maintiennent — ou non — des liens avec leurs proches.

L’autrice met en lumière les difficultés rencontrées par les familles pour se rendre en prison : éloignement géographique, transferts fréquents d’un établissement à l’autre, etc. Elle décrit aussi les stratégies de débrouille que détenus et proches déploient pour contourner ces contraintes (appels, courrier, visites).

Elle aborde enfin la question de l’intimité et de la sexualité des personnes détenues, un sujet encore largement ignoré par les politiques publiques en matière carcérale. Son analyse met également en évidence les différences de vécu selon le genre de la personne incarcérée et son rôle familial (père, mère, conjoint·e), montrant comment la détention transforme les relations familiales et amoureuses, parfois en les renforçant, parfois en les fragilisant.

Le podcast « Le jour où il est parti », de Claire Guillaud, diffusé sur France culture, aborde la parentalité, la relations de pères incarcérés avec leurs enfants, entre silence et difficultés à maintenir le lien. A travers son documentaire et son histoire personnelle, la réalisatrice nous donne à voir les expériences de pères incarcérés, et les manières diverses de vivre cette situation.

Dans sa thèse de sociologie soutenue en 2019, Marine Quennehen s’interroge sur la paternité en prison. À travers son enquête, la sociologue met en évidence que la paternité est très peu présente dans les discours, les pratiques et les espaces carcéraux. Le statut de père des hommes détenus constitue un point aveugle, invisible en détention : l’institution n’a pas d’attente à son égard et ne « voit » pas ce statut.

La chercheuse met également en évidence la diversité des paternités en prison : « marginale », « suspendue », « brisée » et « ressource ».

Le livre Papa où es tu ? est destiné aux enfants des personnes détenues pour leur expliquer la prison, le quotidien de leur parent en prison. Cet ouvrage a été réalisé par Fanny Monnier, illustratrice, en collaboration avec le Parloir Père Enfant. Toute la réflexion et l’écriture de l’ouvrage a été fait par des personnes détenues en lien avec un éducateur et un psychologue clinicien.

Ce livret permettra de répondre aux nombreuses questions des enfants, en douceur et pédagogie.

Légende

Illustration issue du livret « Papa où es-tu ? » créé lors d’un atelier auprès de personnes détenues à la MAVO en 2023 – Fanny Monier – Art exprim

En décembre 2023, l’Observatoire international des prisons (OIP) consacrait son dossier de la revue Dedans Dehors à la question des pères incarcérés.
Plus de quatre personnes détenues sur dix sont pères de famille. Ce numéro explore la manière dont ces pères et leurs proches vivent cette situation, mais aussi comment l’institution pénitentiaire s’en empare — ou non.

Il offre un éclairage précieux sur la perception de la paternité en détention : comment se prépare et se déroule la venue des enfants au parloir ? Pourquoi le statut de père reste-t-il si peu pris en compte dans les démarches d’aménagement de peine ?

Référence

DEDANS DEHORS n°121 – décembre 2023
« Ils grandissent loin de moi » : être père en prison.

En 1995, l’artiste Pepón Osorio crée Badge of Honor, une installation née d’échanges avec des jeunes de Newark (New Jersey). Il y découvre que, pour certains, avoir un père en prison est perçu comme un signe de statut, voire une forme de protection symbolique — une « médaille d’honneur ».

L’œuvre met en scène deux espaces opposés : la cellule du père, réduite au strict minimum, et la chambre du fils, saturée d’objets, de vêtements, de trophées et d’affiches.

Sur plusieurs semaines, Osorio filme le père et le fils séparément, allant de l’un à l’autre pour montrer à chacun les images de l’autre et enregistrer ses réponses. Le montage final donne l’illusion d’une conversation continue, alors qu’elle a été construite par allers-retours. Cette fausse simultanéité rend palpable la tentative de resserrer les liens malgré la séparation. La « médaille d’honneur » d’un proche incarcéré n’a plus de sens face à la réalité de l’incarcération.

Exposée au MoMA à New York, cette installation invite à réfléchir aux impacts familiaux de l’incarcération de masse, en rendant visible ce qui reste souvent invisible : l’absence et les stratégies de survie affective.

Altea Lenarduzzi Vaccaro, docteure en sociologie a soutenu en 2026 une thèse intitulée « Le couple à l’épreuve de la prison. Reconfigurations des normes conjugales et de genre par l’incarcération et ses politiques pénitentiaires en Italie, France et Espagne ».

Adoptant une perspective de genre et une démarche comparative, cette recherche éclaire les effets sociaux de l’incarcération sur les relations conjugales. Elle montre comment la prison réactive et recompose les normes conjugales et genrées, renforce les asymétries entre partenaires (charge disproportionnée des femmes, fragilisation des masculinités) et transforme l’intimité, entre coprésence rare et maintien à distance.

La thèse met également en lumière les réajustements conjugaux induits par l’épreuve carcérale, notamment la reconfiguration des féminités pour certaines femmes, et les difficultés de réadaptation au couple lors de la sortie de prison. En Italie, en France et en Espagne, le genre apparaît comme un rapport social central pour comprendre ces expériences, tout en se déclinant différemment selon les contextes nationaux.

Des proches de personnes détenues ont décidé de former un collectif afin de porter une voix forte en faveur de leurs droits et d’une reconnaissance renforcé de leur vécu et des répercussions de l’incarcération sur elles et eux. En effet, plus de 85 000 personnes sont détenues aujourd’hui en France, or leur incarcération impacte la vie des personnes à l’extérieur, par le manque, l’impact économique, affectif, l’éloignement géographique, etc.

Il vous est possible de soutenir ce manifeste en le signant, sur le site de l’OIP.