À l’occasion d’une conférence consacrée à la santé mentale en milieu carcéral, plusieurs intervenants ont partagé leurs analyses et retours d’expérience, mettant en lumière une réalité préoccupante et encore trop peu visible.
L’étude EPSYLON (Épidémiologie Psychiatrique Longitudinale en prison), menée auprès de personnes incarcérées en maison d’arrêt, dresse un constat sans appel : la santé mentale des personnes détenues est nettement plus dégradée que celle de la population générale. Dès l’entrée en détention, près de 7 personnes sur 10 présentent un trouble psychiatrique et/ou un trouble lié à l’usage de substances. Cette prévalence particulièrement élevée témoigne de la vulnérabilité des publics incarcérés, souvent déjà fragilisés avant leur arrivée en prison.
Le risque suicidaire constitue un autre point d’alerte majeur. Il est particulièrement élevé au moment de l’entrée en détention, avant de diminuer progressivement, tout en restant à un niveau préoccupant. Globalement, le taux de suicide en prison est estimé jusqu’à sept fois supérieur à celui observé dans la population générale. Dans 90 % des cas, ces suicides surviennent en maison d’arrêt, soulignant la criticité de cette phase de détention.
Les difficultés ne s’arrêtent pas à la sortie. L’étude montre que les troubles psychiatriques et les addictions demeurent très fréquents après la libération : environ deux tiers des hommes et trois quarts des femmes présentent encore au moins un trouble. Cette période de transition apparaît ainsi comme particulièrement vulnérable, nécessitant une continuité des soins et un accompagnement renforcé.
Anne Dulioust a insisté sur la surmortalité liée aux addictions et aux retards de soins, rappelant l’importance d’une prise en charge globale, coordonnée et anticipée, notamment en amont de la sortie. Elle a également attiré l’attention sur la situation des mineurs incarcérés. Lorsque ceux-ci sont détenus dans des quartiers spécifiques au sein d’établissements pour adultes, leur accès aux soins est souvent plus limité en raison de contraintes organisationnelles strictes. Elle rappelle à ce titre que cinq adolescents se sont suicidés en prison en une seule année, un chiffre particulièrement alarmant.
Nolwenn Giraud a, de son côté, souligné plusieurs paradoxes du système actuel. Si les soins ne sont pas obligatoires en prison, ils sont fortement encouragés, notamment parce que les démarches de suivi psychiatrique peuvent être valorisées dans les remises de peine, ce qui pose question au regard d’indépendance de la santé à l’égard de l’administration pénitentiaire. Elle rappelle également que la population carcérale est majoritairement jeune, avec une forte proportion de personnes de moins de 30 ans. Or, cette tranche d’âge correspond à une période de la vie où de nombreux troubles psychiatriques se déclarent, ce qui contribue à leur forte prévalence en détention.
Contrairement à certaines idées reçues, il n’existe pas de troubles spécifiquement liés à la prison : ce sont les mêmes pathologies que dans la population générale, mais largement surreprésentées. On compte ainsi huit fois plus de troubles liés aux addictions et trois fois plus de troubles psychiatriques en détention.
Les conditions de détention aggravent ces difficultés. La surpopulation carcérale, avec des établissements atteignant jusqu’à 180 % de leur capacité, pèse lourdement sur les ressources humaines et les infrastructures, déjà insuffisantes. L’état souvent dégradé des prisons et les fortes contraintes sécuritaires compliquent également l’accès aux soins. Dans certains quartiers spécifiques — isolement, disciplinaire, ou dédiés à la radicalisation — les conditions d’accès sont encore plus restreintes, rendant le suivi médical et psychiatrique particulièrement difficile.
Enfin, Didier Sicard, fort de son expérience de terrain, a tenu à saluer l’engagement des professionnels de santé intervenant en milieu carcéral. Il a rappelé combien le travail des psychiatres en prison, souvent exercé dans des conditions complexes, force le respect.
Cette conférence met en évidence un enjeu central : penser la santé mentale en prison ne peut se limiter à la détention elle-même. Elle suppose une approche globale, intégrant prévention, accès effectif aux soins, conditions de détention dignes et accompagnement à la sortie. À défaut, les inégalités de santé déjà existantes risquent de se creuser davantage, au détriment des personnes concernées.
Vous trouverez ci-dessous les présentations utilisées par Mme Anne Dulioust et Mme Nolwenn Giraud.

